Maladie de Parkinson et outils numériques : c’est parti !

 

Les outils connectés sont déjà une réalité pour vos patients parkinsoniens et les promesses des nombreux projets qui émergent à grande vitesse sont nombreuses, elles demanderont cependant à être évaluées.

  • Mieux manger avec des cuillères qui compensent le tremblement ;
  • Mieux marcher avec des outils de synchronisation de la marche basés sur de la musique ;
  • Mieux analyser la progression du handicap ;
  • Mieux prendre en charge grâce au phénotypage numérique ;

Aujourd’hui des aides à la prise en charge, demain possiblement des dispositifs médicaux numériques à visée thérapeutique (pouvant être appelés aussi « Thérapies digitales - DTx ») remboursés par la sécurité sociale comme c’est déjà le cas en Europe (Allemagne, Angleterre,…) dans de nombreux domaines thérapeutiques qui seront intégrées dans les recommandations de bonne pratique. La France s’est inspirée d’ailleurs du modèle outre-Rhin pour mettre en place son dispositif d’évaluation de prise en charge anticipée du numérique (PECAN).

Tout un nouveau monde à explorer pour appréhender les évolutions de la prise en charge par le numérique en santé et répondre aux attentes de patients de plus en plus impliqués dans leur prise en charge.

Le docteur Saad Zinaï, expert en solutions digitales fait un tour d’horizon de la réalité et des perspectives de la e-santé dans la maladie de Parkinson.

 

Interview du 31 août 2023

Retranscription de la vidéo :

Bonjour, je m’appelle Saad Zinaï, je suis médecin de formation et directeur médical chez Ad Scientiam depuis près de 7 ans. La société Ad Scientiam est née en 2013 à l’Institut du Cerveau, à la Pitié-Salpêtrière. À l’époque, les neurologues nous demandaient de créer des outils pour recueillir des données objectives chez le patient, avec un smartphone. Nous avons démarré cette aventure dans le domaine de la sclérose en plaques, puis nous avons diversifié nos solutions pour inclure d’autres pathologies comportant une composante fonctionnelle importante, telles que la myasthénie auto-immune ou encore la maladie de Parkinson et les parkinsonismes.

Qu’est-ce que la « e-santé » dans la maladie de Parkinson ?

En neurologie et en particulier pour la maladie de Parkinson, les différentes échelles cliniques d’évaluation sont très complexes, longues à administrer et nécessitent des équipements couteux. Par exemple, le gold standard pour l’évaluation de la marche, c’est l’analyse du mouvement en 3D avec des tapis, des caméras, etc. ce qui n’est pas un équipement très répandu en ville ou même à l’hôpital.

Cela fait donc plus d’une dizaine d’année qu’on discute d’un digital qui serait plus économique (et écologique, c’est-à-dire implanté chez le patient) pour l’analyse du mouvement ou de la fonction des membres supérieurs, par exemple. C'est comme cela que sont nées toutes les solutions que nous allons évoquer.

Aujourd’hui, on peut grossièrement classer ces initiatives en 3 grandes catégories :

  • Les différents logiciels d’aide à la décision, l’analyse d’imagerie par exemple, qui font largement appel à des algorithmes apprenants (c’est donc bien de l’« intelligence artificielle »). Les applications en neuroradiologie sont immenses, et ça ne fait que commencer. Les cohortes digitales sont également en plein essor.
  • Une 2e catégorie que sont les objets connectés (bracelets, ceintures thoraciques, semelles, matelas, etc.) qui vont évaluer une dimension particulière : par exemple le nombre de pas, l’équilibre, les paramètres du sommeil, etc.
  • Et enfin, les solutions digitales « intégrées » ou complètes, généralement sur smartphone car c’est un outil ubiquitaire : qui n’a pas de smartphone de nos jours ? Le plus souvent ces solutions intègrent des mesures fonctionnelles grâce à des tests actifs ou de la mesure passive de la marche par exemple, mais aussi des questionnaires digitaux et des notifications pour rappeler au patient qu’il faut faire ses tests. Assez souvent, le tout est couplé à un tableau de bord qui permettra au neurologue de suivre l’évolution de son patient au fil du temps et quelque part, en préparant sa consultation, de gagner du temps et d’être plus efficient en termes de prise en charge avec ses patients.

Quelle place pour l’intelligence artificielle ?

La place de l’intelligence artificielle (IA) est prépondérante, et elle est déjà présente quasiment à tous les niveaux, que ce soit, on l’a vu, dans l’analyse de l’imagerie ou dans les algorithmes apprenants qui vont permettre de mesurer la modification de la démarche du patient dans le temps.

Chez Ad Scientiam, on utilise déjà l’IA pour nous donner, par exemple, des éclairages sur l’altération de la voix. On commence à avoir des données intéressantes sur la réponse à un antidépresseur en analysant la voix du patient et on déploie ces technologies dans la myasthénie et les parkinsonismes.

Je dirais que compte-tenu de la disproportion entre l’importante population de patients atteints de la maladie de Parkinson et le nombre de médecins potentiellement à même de les prendre en charge, on a des besoins énormes d’outils intelligents permettant de fluidifier la prise en charge.

Quel est le contexte en France pour la santé numérique ?

On doit noter une volonté politique d’accélération de la digitalisation de la médecine, du parcours de soin, du dossier patient par exemple (Feuille de route du Numérique en Santé 2023 - 2027).

On se souvient de la pandémie de la COVID-19 qui a mis en relief la supériorité écrasante de la téléconsultation dans les zones peu médicalisées et même dans les zones médicalisées. Je crois que de mémoire on est passé de 60 000 téléconsultations remboursées sur toute l’année 2019 à 1 million en 1 seule semaine en avril 2020, donc c’est vertigineux et c’est en train de s’installer dans le temps.

Depuis, il y a une incitation importante des pouvoirs publics à utiliser par exemple le dossier numérique, mon Espace Santé, les logiciels de prévention grâce à l’IA, etc. Mais on voit bien que tout cela prend du temps et finalement, la mise en place est plus lente que prévue.

Quel statut pour les solutions de "e-santé" en France ?

On ne parle ici que des dispositifs médicaux, et pas des « applications santé » ou des « gadgets connectés ».

Nous sommes donc dans un domaine extrêmement réglementé avec des contraintes de démonstration d’efficacité et de sécurité qui sont presque similaires à celles du médicament.

Ces dispositifs médicaux ont vocation à arriver ensuite sur le marché et être pris en charge par la collectivité, ou dans le cadre d’expérimentation, dans des dispositifs dérogatoires (article 51** par exemple). C’est un chemin qui est long et rendu encore plus complexe par la nouvelle réglementation européenne.

La mission interministérielle sur la régulation et le financement des produits de santé, aussi appelée "mission Borne" a remis, il y a quelques jours son rapport final. Une des mesures proposées est de rendre lisibles les mécanismes d’accès dérogatoires et précoces pour les dispositifs médicaux et plus particulièrement numériques. C’est un peu comme si on mettait en places des ATU (autorisation temporaire d’utilisation) comme pour des médicaments, mais appliquées au dispositif médical.

** L’article 51 de la loi de financement de Sécurité sociale de 2018 a permis d’offrir un cadre structurant au développement de l’innovation organisationnelle en santé. L’objectif du dispositif de l’article 51 est d’expérimenter des innovations organisationnelles qui ne trouvent pas leur chemin dans le système actuel et qui nécessitent de déroger aux règles de droit commun pour être mises en œuvre. Sont ainsi testés des modèles économiques et leurs modes de financement en situation de « vie réelle ».  

Comment sont développés les outils numériques en neurologie ?

Dans notre méthodologie, il y a un élément primordial, c’est de définir un besoin médical et de très tôt associer les patients dans les premières étapes de la construction : si notre outil ne répond à aucun besoin précis et que les patients ne savent pas l’utiliser, on a peu de chance d’aboutir.

Les itérations sont nombreuses et chaque version s’enrichit des remontées de nos patients-testeurs. On travaille également sur des techniques inspirées des jeux vidéo ou des plateformes de streaming qui permettent de maintenir l’engagement au long terme du patient dans son suivi. À nous de faire en sorte que la technologie soit transparente pour le patient ou pour son soignant.

Dans l’étape de validation clinique, on s’entoure d’un comité scientifique qui va nous aider à préciser les fonctionnalités de la solution et participer aux études cliniques de validation. Ce comité sera enfin signataire des articles et communications scientifiques qui découleront de ces travaux.

Outils numériques et maladie de Parkinson : quelles spécificités ?

Dans la maladie de parkinson, l’akinésie, l’hypertonie, le tremblement, ce sont évidemment des atteintes qu’on peut facilement mesurer à l’aide d’objets connectés. L’idée ici n’est pas de remplacer l’examen neurologique du spécialiste, mais d’apporter un éclairage plus exhaustif et aussi une vision plus fine et plus rapprochée sur l’évolution de ces symptômes.

Par ailleurs, on sait que dans la maladie de Parkinson, les troubles non moteurs sont prédominants et c’est aussi une belle opportunité pour des solutions numériques de venir compléter l’image clinique, je pense notamment à des questionnaires sur les troubles du sommeil, la dépression, par exemple, qui peuvent être très simplement administrés à travers un smartphone qui appartient au patient.

Les outils numériques apportent des nouvelles informations qui n’existaient pas auparavant, qui sont très pertinentes sur la progression du handicap, des nouvelles corrélations grâce au Machine Learning et donc plus de rapidité dans la décision. Le neurologue va avoir plus d’outils à sa disposition, il va pouvoir plus rapidement prioriser et arbitrer sa décision thérapeutique, et donc, au final, améliorer la prise en charge du patient.

Quels outils numériques sont déjà disponibles (ou proches de l’être) dans la maladie de parkinson ?

À titre d’exemples, il y a une entreprise française qui conçoit des semelles connectées, il existe par ailleurs des vêtements connectés, des gants, des matelas connectés qui vont pouvoir mesurer finement les troubles du sommeil (fréquents chez les patients atteints de la maladie de Parkinson).

On peut également citer des solutions de synchronisation de la marche à base de métronomes ou de musique sur le téléphone, des fourchettes ou cuillères qui compensent le tremblement, facilitant ainsi l’alimentation du patient.

Les solutions sont aussi nombreuses que les équipes de recherche !

Et demain : quels enjeux pour la e-santé dans la maladie de Parkinson ?

Je crois que, parmi les grands défis que nous devons relever, nous acteurs de la médecine numérique, c’est d’abord et avant tout la détection précoce de la maladie, et là on a des pistes très intéressantes avec notamment la modification de la voix dans la phase prodromale de la maladie, qui peut se mesurer avec un simple smartphone : il y a des travaux qui sont menés par les équipes du CNRS et de la Pitié-Salpêtrière. Et bien sûr on peut penser bientôt à une prise en charge plus personnalisée grâce à au phénotypage numérique et au suivi à distance, grâce à la télémédecine en fait.

Il y a enfin une large place pour l’IA dans la stimulation cérébrale profonde qui permettra de mieux cibler les zones cérébrales en cause.

Bref, les patients, leurs aidants et leurs soignants ont de nombreuses raisons d’espérer.

 

Pour accompagner votre démarche e-santé vous pouvez consulter les guides de l’HAS :

  • La e-santé des avantages concrets pour vos patients. Mai 2023
  • Guide d’aide au choix des dispositifs médicaux numériques à usage professionnel. Juin 2023
  • Guide de prise en charge anticipée d’un dispositif médical numérique. Mars 2023

Les propos tenus sont sous la responsabilité de leur auteur.

 

--

SZ déclare ne pas avoir de conflit d’intérêt en lien avec le texte publié.

 

 

INSTIT 49